Un économiste, chroniqueur bien connu au Figaro, aux Échos, à L’Express, occupe aujourd’hui une place bien à part dans le débat public français : Nicolas Bouzou. Fondateur du cabinet Asterès, il défend dans ses livres depuis plusieurs années (dont La Civilisation de la peur), une thèse frontalement opposée à celle que porte ANIMA Coaching. « Et c’est OK » :). Ce blog assume la finitude comme un fait structurel auquel les organisations doivent apprendre à se tenir. Nicolas Bouzou parie, lui, sur l’innovation pour repousser continuellement les limites qui semblaient s’imposer et « arracher l’homme à sa nature« .
Allons un peu plus loin…
Ce que l’optimisme de Bouzou donne à voir
L’argument de Bouzou repose sur des faits totalement vérifiables, sérieux, pas seulement sur une disposition d’esprit. Une orientation certes, mais du fond. Par exemple, il met régulièrement en avant le coût du photovoltaïque : d’environ 5 dollars le kilowattheure en 2009, il tombe sous 0,50 dollar en 2022. Une baisse nettement plus rapide que ne l’annonçaient les projections les plus optimistes de l’époque. Globalement, l’innovation technologique réduit les coûts pour le meilleur de nos portefeuilles et de la planète.
Le même mouvement s’observe dans le domaine de la santé, où Nicolas Bouzou anticipe des avancées majeures contre les maladies neurodégénératives, ou dans celui du travail, qu’il envisage moins pénible à mesure que les tâches répétitives se transfèrent aux machines.
Pour lui, cette trajectoire dément ou annule les effets de rareté annoncés (ici aussi, je l’admets) bien plus souvent qu’elle ne la confirme. La technologie compenserait largement les manquements à venir. L’histoire économique récente, selon lui, valide systématiquement les innovateurs contre les prophètes du déclin et autres Cassandre. Les scénarios de rareté des ressources formulés dans les années 1970 par le Club de Rome, par exemple, ont pris un chemin très différent de celui qu’annonçait leur calendrier initial. Les prévisions dans le temps ne sont pas maîtrisées.
Bouzou plaide également pour un doublement des dépenses militaires, non par bellicisme ou goût de la guerre, mais pour réduire la dépendance stratégique vis-à-vis d’alliés devenus incertains, c’est le moins que l’on puisse dire. Une manière, chez lui, de traiter l’incertitude géopolitique par l’investissement plutôt que par le repli.
Cette conviction s’accompagne d’un diagnostic politique précis : baisse des dépenses publiques, résistance à la hausse des prélèvements, confiance dans l’investissement privé et dans la puissance technologique comme moteurs du redressement. Vous l’avez compris, la technologie serait donc le principal levier disponible pour desserrer les contraintes physiques, à condition de lui laisser le champ libre plutôt que de l’entraver par une précaution excessive.

Deux anthropologies de la technique
Le philosophe Hans Jonas avait nommé cette opposition (libération / entrave) avant que le débat contemporain ne s’en empare, dans Le Principe responsabilité.
D’un côté, le geste prométhéen : la maîtrise technique conçue comme moteur de l’histoire, chaque limite appelant sa propre solution technologique, dans une confiance de principe envers la capacité humaine à corriger ses propres effets secondaires, « s’arracher à sa nature« .
De l’autre, l’heuristique de la peur : raisonner avant d’agir, d’abord en fonction du pire scénario possible, précisément parce que la puissance d’action humaine dépasse désormais sa capacité à en anticiper les conséquences et parce que certaines erreurs, à l’échelle collective, ne se corrigent plus après coup. « Oups, j’ai glissé chef !«
Bouzou assume sans détour la position prométhéenne. Il va jusqu’à railler la prolifération des comités d’éthique, jugés stériles face à une puissance technologique qui seule, selon lui, tranche réellement les rapports de force entre nations et entre entreprises : une puissance économique et technologique perdue se retrouve, dit-il en substance, par l’action plutôt que par la multiplication des instances de délibération morale… De l’action et moins de blabla.
ANIMA Coaching se situe, par construction, du côté de Jonas, parce que la vitesse actuelle des ruptures géopolitiques, énergétiques et écologiques réduit chaque année la marge disponible pour corriger une erreur d’anticipation après coup. Les deux camps s’accordent d’ailleurs sur un point : l’innovation produit des effets positifs. Mais le désaccord se niche ailleurs, dans le rythme des ruptures, et dans le temps qu’il laisse — ou non — pour en corriger les effets négatifs une fois qu’ils se manifestent (traitement des déchets, non anticipation des phénomènes de société, dépendance et fragilisation vis-à-vis de fournisseurs exclusifs (métaux rares) pouvant dicter leurs conditions à tout moment…). Je reconnais un excès de prudence de mon côté. Mais je crains que nous ne laissions une facture encore plus lourde à nos enfants si nous continuons de reporter la résolution des problèmes aux générations futures, comme c’est le cas aujourd’hui.
Une référence économique pour trancher : Solow, puis ses limites
L’argument de Bouzou trouve sa filiation la plus solide chez Robert Solow. Son passionnant modèle de croissance, formulé dans les années 1950, décompose la croissance économique en trois facteurs :
- le travail,
- le capital,
- et un résidu qui ne s’explique par aucun des deux — le fameux « résidu de Solow », assimilé depuis au progrès technique.
Or ce résidu représente, dans la plupart des économies avancées étudiées depuis, la part la plus déterminante de la croissance de long terme, largement devant l’accumulation brute de capital ou de travail. Pour Solow, ce qui assure la croissance, c’est l’innovation, la rupture avec l’ancien monde. Une large partie de l’optimisme technologique contemporain hérite directement de cette démonstration : si l’innovation constitue le principal moteur de la croissance, alors investir dans sa production — recherche, formation, dérégulation favorable à l’expérimentation — reste la stratégie la plus rationnelle face à l’incertitude.
La limite apparaît dans les travaux plus récents sur le découplage entre énergie et croissance, popularisés en France par Jean-Marc Jancovici. Le découplage observé reste relatif, non absolu. En effet, l’économie mondiale continue de consommer davantage d’énergie primaire en valeur absolue chaque année, même si son intensité énergétique par unité de PIB diminue régulièrement. Cela se nomme l’effet rebond. Les économies et gains technologiques se traduisent par davantage de consommation, et la croissance générée OBLIGE à davantage d’innovation, qu’elle soit bonne ou pas. Avouez que dans un monde physique et limité, cela pose problème. Autrement dit, chaque unité de richesse produite nécessite un peu moins d’énergie qu’auparavant, mais la quantité totale d’énergie consommée continue de croître, parce que la production totale croît plus vite que l’efficacité ne progresse… Aussi, l’innovation retarde ainsi la contrainte physique. Elle ne l’annule pas (voir plus haut mon propos sur les prévisions du Club de Rome), une nuance que le résidu de Solow, formulé comme abstraction statistique, ne permet pas à lui seul de trancher.
Ce que la sociologie ajoute : la prophétie qui se réalise elle-même
Le sociologue Robert K. Merton a montré, dans ses travaux sur la sociologie de la connaissance, qu’une croyance, même erronée ou totalement fausse à l’origine, peut produire les comportements qui finissent par la vérifier et lui donner raison, un mécanisme bien connu qu’il nomme « prophétie autoréalisatrice« ,(illustré à l’origine par la panique bancaire : la simple rumeur qu’une banque solide ferait faillite suffit à provoquer les retraits massifs qui la font effectivement faillir).
Le mécanisme joue évidemment dans les deux sens, transposé au débat qui oppose robustesse et optimisme technologique, sinon ce serait trop simple :
- Un discours de rareté généralisée peut décourager l’investissement, geler les décisions d’expansion, et précipiter ainsi le déclin qu’il redoutait initialement.
- Un discours d’optimisme technologique systématique peut, symétriquement, désinciter à l’anticipation des ruptures, retarder la constitution de marges de sécurité, et fragiliser l’organisation qui s’y fie sans filet de sécurité, le jour où l’innovation attendue tarde à se matérialiser ou où le choc survient plus vite que prévu. Un choc difficile à encaisser, voire dévastateur.
Comme quoi, ni le catastrophisme ni l’optimisme inconditionnel ne restent neutres dans leurs effets. Chacun façonne, en partie, la réalité qu’il prétend seulement décrire, une leçon que peu de dirigeants intègrent dans leurs choix de gouvernance, souvent construits sur l’une des deux postures érigée en évidence plutôt qu’en hypothèse de travail parmi d’autres. Les deux ont raison et adopter seulement l’un ou l’autre relève de l’erreur, voire de la faute.
Une organisation qui adopte sans discernement le narratif optimiste de son secteur peut ainsi sous-investir dans la gestion des risques ; une organisation qui adopte sans discernement le narratif de la rareté peut, à l’inverse, renoncer à des investissements pourtant rentables.
Le pont possible : l’antifragilité de Taleb
Nassim Taleb que je vénère distingue trois façons de vivre le choc, développées dans son fameux essai Antifragile :
- le fragile, qui casse sous l’effet du désordre ;
- le robuste, qui résiste sans en tirer profit ni s’en trouver affaibli ;
- l’antifragile, qui se renforce précisément par l’exposition à la volatilité, à l’instar du muscle qui se développe sous l’effet du stress mécanique ou de certains systèmes économiques qui apprennent de chaque crise traversée.
Cette distinction ouvre une voie de synthèse entre les deux lectures qui, jusque-là, semblaient s’exclure.
L’innovation que défend Bouzou produit des gains réels seulement si elle s’appuie sur une structure suffisamment stable pour absorber ses propres ratés, ses erreurs. Par exemple, un pari technologique qui échoue ne doit pas emporter l’ensemble de l’organisation, sous peine de transformer chaque expérimentation en menace existentielle pour l’avenir.
Un système qui expérimente sans filet devient simplement plus exposé, chaque échec se payant au prix fort plutôt que de nourrir un apprentissage. Inversement, une robustesse qui se fermerait à toute expérimentation, par excès de prudence, basculerait dans la rigidité — l’exact inverse de ce que revendique ANIMA Coaching depuis son manifeste fondateur, qui distingue explicitement la robustesse de la rigidité et de l’invulnérabilité… Je garde le mot robustesse et je jette celui de rgidité.
Ce que cela change concrètement pour une organisation
Résumons. L’innovation a besoin, pour déployer ses effets sans fragiliser l’organisation qui la porte, d’une structure interne robuste : trésorerie suffisante pour encaisser un échec sans mettre l’entreprise en péril, gouvernance capable de décider vite plutôt que de suivre un prévisionnel devenu obsolète, ingénieurs ayant le temps de s’installer dans des études et pensées longues, redondances et marges de manœuvre réintroduites plutôt qu’épuisées par la course à l’optimisation permanente. Sans cette base, chaque pari technologique expose l’organisation davantage qu’il ne la renforce — l’innovation devient alors un facteur de fragilité supplémentaire, précisément l’inverse de la promesse qu’elle porte chez Bouzou.
La robustesse, à l’inverse, a besoin de rester perméable à l’expérimentation, sous peine de se figer en posture défensive permanente. Une structure qui se contente de résister sans jamais se transformer finit rigide, cassante, et incapable de saisir les opportunités que l’innovation rend possibles, et surtout, vulnérable à terme à des concurrents moins prudents mais plus rapides à apprendre.
Le coaching de robustesse se positionne du côté de l’optimisme technologique, mais…
La robustesse organisationnelle en constitue, plus précisément, la condition de viabilité : ce qui permet d’innover sans s’effondrer au premier choc, plutôt que ce qui s’y oppose par principe.