La Perle : quand la promesse infinie brise ce qui tenait debout

Kino est pêcheur de perles. Modeste, sa vie, tient à quelques éléments : une hutte de branches, une pirogue héritée de son grand-père et un fils nouveau né nommé Coyotito. Modeste de chez modeste.

Un matin maudit, un scorpion pique son enfant. Le médecin de la ville, loin du village des pêcheurs, refuse de le soigner faute d’argent. Dépité, Kino repart pêcher et miraculeusement, au fond du golfe, dans les eaux turquoises des alizés, il trouve « La Perle« , une perle si grande, si parfaite, que les anciens de la ville la comparent à la lune elle-même. On n’avait jamais rien vu d’aussi beau et précieux.

À partir de cet instant, tout bascule (vous l’aurez remarqué, les points de bascule me fascinent). L’auteur, le génial John Steinbeck raconte l’histoire d’un trésor qui contamine, empoisonne et transforme tout ce qu’il touche. « La perle » promet à Kino l’école pour son fils, un fusil, un mariage à l’église, l’entrée dans un monde qui, jusque-là, lui était interdit, ou du moins inaccessible. Elle promet l’infini, l’impensable à un homme qui vivait dans le fini. Et cette promesse, précisément parce qu’elle est infinie, met en mouvement autour de Kino des convoitises, des jalousies, des mesquineries, des calculs, des menaces que sa vie modeste n’avait jamais eu à affronter, une vie soudainement complexe. Il doit faire face au choc. Le roman avance alors vers un dénouement que je ne raconterai pas ici, (pourtant, j’en meure d’envie !) mais dont on peut dire, sans rien trahir de l’intrigue (héhé), qu’il coûte à Kino infiniment plus que ce que la perle lui a promis.

Une ruée qui n’a besoin que d’une rumeur

Le système économique autour de « La Perle » mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle décrit avec une précision chirurgicale ce que les économistes appellent la malédiction des ressources (concept que je vous invite à découvrir) : la découverte soudaine d’une richesse naturelle dans un jardin, un minerais, un champ de pétrole, une mine de diamants, loin d’enrichir celui qui le détient, désorganise totalement son économie propre, son organisation structurante et l’expose à la prédation (demandez aux gagnants du loto s’ils ne sont pas courtisés !).

Jeffrey Sachs et Andrew Warner l’ont montré à l’échelle des nations : les pays riches en ressources extractives croissent, en moyenne, moins vite que les pays qui en sont dépourvus, parce que la rente attire la corruption, fausse les prix, détourne les efforts productifs vers la capture de la richesse plutôt que vers sa création. Oui, capturer de la richesse n’est pas créer de la richesse.

Kino vit, à son échelle, ce que le Venezuela ou le Nigeria ont vécu à leur échelle : la rente miraculeuse dissout immanquablement l’ordre existant, souvent dans la douleur. Dans le roman, les acheteurs de perles de la ville l’avaient bien compris, ils se concertent secrètement pour proposer un prix dérisoire — un cartel (interdit en France, mais…) qui préfigure ce que l’analyse économique nommera plus tard un marché à information asymétrique, où celui qui détient la ressource ignore sa valeur réelle et celui qui l’achète organise et entretient cette ignorance.

Ce que disent les études sur les gains soudains

La sociologie économique confirme, par des voies plus actuelles, l’intuition de Steinbeck. Une étude américaine désormais classique, menée par Jay Zagorsky sur des ménages ayant hérité ou gagné à la loterie (on y revient), montre que l’arrivée d’argent soudain ne produit malheureusement pas de bonheur durable : les gagnants ne se distinguent quasiment pas, quelques années plus tard, de ceux qui n’ont rien gagné — et une part significative d’entre eux se déclare en difficulté financière plus grande qu’avant le gain. Du grand n’importe quoi, souvent sous l’influence de prédations…

D’autres travaux, notamment ceux de Hankins, Hoekstra et Skiba sur les gagnants de loteries au Texas, établissent que les gains importants retardent simplement la faillite personnelle sans l’empêcher. Le gain soudain, ne fait qu’accélérer une trajectoire de fragilité. L’argent, le gain, le résultat est un accélérateur, un amplificateur. Kino était solide avant la perle ; il est devenu fragile par elle, parce que « la Perle » a converti chaque relation — voisinage, famille, ville — en menace potentielle, en danger.

Perle isolée sur le sable, symbole de la promesse infinie face à la robustesse du réel

Girard, ou la perle comme objet du désir des autres

C’est ici qu’un détour philosophique s’impose, et René Girard offre une clé précieuse pour lire ce roman. Sans doute le savez-vous, pour Girard, le désir est mimétique, c’est-à-dire qu’il se forme par imitation du désir d’autrui, du voisin surtout, même si sa tête de nous revient pas.

Kino trouve « la Perle« , presque par hasard, sans forcément la convoiter, cherchant simplement de quoi payer un médecin qui, plus tôt, avait refusé de soigner son fils faute de moyens. Or, dès que la rumeur de « la Perle » circule en ville, ce même médecin revient de lui-même proposer ses soins (quel culot !), non par conscience professionnelle retrouvée, mais parce que la richesse supposée de Kino a transformé, à ses yeux, un patient sans aucun intérêt en source de profit, rien de moins. Le soin lui-même devient objet de calcul mimétique, avant même que la valeur de la perle ait été établie. C’est le regard des autres qui la transforme en objet absolu : le prêtre y voit une offrande, le médecin y voit une clientèle, les marchands y voient une fortune, les voleurs y voient une proie, et Kino, la survie de son fils et un fusil.

« La Perle » devient, littéralement, ce que Girard nomme un objet de rivalité mimétique : sa valeur vient de ce que chacun, voyant les autres la désirer, se met à la désirer encore plus fort. On veut plus de quelque chose que les autres ont… Et comme tout désir mimétique porté à son comble, il engendre la violence, cette violence que Girard voit se résoudre, dans les sociétés primaires, par le mécanisme, entre autres, du bouc émissaire (c’est de la faute à machin, ou à truc…). Kino, à la fin, devient lui-même la cible de son écosystème, car chassé, traqué, rendu responsable d’un désordre qu’il n’a fait que révéler, sans le vouloir, par la pêche de « la Perle ».

Ce que « La Perle » enseigne sur la robustesse

L’erreur de Kino, selon ma lecture légèrement orientée, je le reconnais, est d’avoir cru qu’un objet extérieur pouvait combler un manque structurel (l’absence de médecin, l’absence d’école, l’absence de reconnaissance) sans reconstruire, en profondeur, les conditions qui rendaient sa vie « tenable, acceptable, voire agréable » selon ses propres critères. C’est très exactement la distinction qu’Olivier Hamant établit entre performance et robustesse :

  • la performance optimise un seul paramètre jusqu’à son maximum, quitte à fragiliser tout le reste du système ;
  • la robustesse maintient plusieurs équilibres en tension, accepte de ne jamais atteindre l’optimum sur aucun d’eux, et c’est précisément cette modération qui la fait durer, de façon « tenable, acceptable, voire agréable« .

« La Perle » est un pari d’optimisation absolue, un pari sur l’avenir, la possibilité d’une richesse maximale, gagnée d’un coup, sans adaptation ni étape intermédiaire. Cela s’appelle un choc, un uppercut qui laisse généralement des traces indélébiles. Ce que Kino possédait avant « la Perle » – un équilibre modeste, certes, mais « tenable, acceptable, voire agréable » – relevait, lui, de la robustesse ; et c’est cet équilibre que la poursuite de l’infini finit par rompre définitivement.

Cette distinction entre performance et robustesse fonde, précisément, l’approche du coaching de robustesse, du moins celui d’ANIMA Coaching, Accompagner un dirigeant, accompagner une équipe ou un particulier ne consiste pas à leur promettre l’accès à une perle – un objectif spectaculaire, un gain immédiat, une transformation totale – mais à consolider les structures qui permettent de traverser l’incertain, les aléas, les imprévus, les chocs successifs sans s’y perdre. La robustesse se mesure à la capacité de rester debout, de tenir droit dans les bottes, sans rompre, de décider avec clarté, de durer sans se trahir, y compris — surtout — quand une opportunité immense se présente et qu’elle promet de tout résoudre d’un coup.
La performance promet l’infini. Mais seule la robustesse tient debout dans le fini. Kino l’a appris au prix de tout ce qu’il possédait ; il n’est pas nécessaire, pour l’apprendre, de perdre autant que lui. Servons-nous de son expérience !

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