Coaching de robustesse : durer dans un monde fini avec Philippe Bihouix et Ivan Illich

Dans une entreprise comme dans une vie, tout se déroule dans un monde fini, effroyablement fini. L’énergie, les matières premières, l’attention, la santé et le temps disponible possèdent des limites, et ces limites dessinent le cadre de chaque décision. Le coaching de robustesse propose de regarder ce cadre avec lucidité et d’y bâtir des trajectoires collectives ou individuelles capables de durer, malgré le chaos extérieur. Deux voix éclairent ma réflexion : celle de Philippe Bihouix, ingénieur et auteur de « L’âge des low tech« , et celle d’Ivan Illich, philosophe de la convivialité. Leur lecture croisée nous offre une boussole très concrète pour choisir ce qui mérite d’être amplifié et ce qui mérite d’être allégé.

Un monde fini : le point de départ de Philippe Bihouix

Philippe Bihouix est ingénieur et spécialiste des ressources minérales. Dans « L’âge des low tech« , sous-titré « Vers une civilisation techniquement soutenable », il expose une idée simple et imparable : une croissance exponentielle de la production et de la consommation requiert des ressources disponibles en quantité exponentielle. Ces ressources physiques, malheureusement, sont farouchement limitées. Ainsi, un rythme de croissance de 3 % par an peut paraître bien modeste. Il double pourtant le volume produit en une vingtaine d’années, puis le double encore vingt ans plus tard. Chaque doublement réclame autant de matières que tout ce qui l’a précédé. Cette arithmétique, familière aux ingénieurs, devient très parlante lorsqu’un dirigeant la rapproche de son propre budget, de ses approvisionnements ou de son carnet de commandes : un objectif de croissance continue se heurte tôt ou tard à la réalité physique du monde dans lequel l’entreprise opère.

Pourquoi la haute technologie seule ne suffit pas

La réponse habituelle à cette contrainte consiste à miser sur l’innovation (si chère à Schumpeter et Robert Solow) : énergies renouvelables, numérique, véhicules électriques, objets connectés (autopromo : relire à ce propos mon article sur Nicolas Bouzou). Philippe Bihouix examine cette promesse avec pragmatisme et, à mon sens, intelligence. Ces technologies mobilisent des métaux variés, cuivre, lithium, cobalt, terres rares, indium, dont l’extraction demande beaucoup (voire de plus en plus quand elles se font rares – ou plus enfouies) d’énergie et dont les gisements s’appauvrissent. La miniaturisation amplifie la difficulté : un smartphone rassemble des dizaines de métaux en infimes quantités, mêlés dans des alliages et des composants minuscules. Une fois dispersés, ces métaux deviennent très coûteux à récupérer, et le recyclage tant annoncé reste bien inférieur à ce que l’on imagine spontanément.

Un second mécanisme, l’effet rebond mis en évidence par William Jevons en 1860 et popularisé dans le fameux postulat de Daniel Khazzoom et Leonard Brookes (dans les années 80) prolonge ce constat. Lorsqu’un équipement gagne en efficacité, son usage se développe et absorbe le gain obtenu. Une ampoule LED consomme peu d’énergie et invite alors à multiplier les points lumineux ou à laisser allumé plus longtemps (hé ! c’est pas Versailles, ici !). Un logiciel plus rapide encourage à produire davantage de rapports, de tableaux de bord et de réunions. Philippe Bihouix en tire une conclusion très simple, l’efficacité technique est précieuse, enfin ça dépend laquelle, mais elle atteint surtout sa pleine valeur lorsqu’elle s’accompagne d’une réflexion sur le volume des besoins que l’on cherche à satisfaire.

Établi d'atelier avec un vélo en cours de réparation et des outils anciens accrochés au mur

Les leviers low tech : économiser, concevoir autrement, recycler

La réflexion de Philippe Bihouix s’organise autour d’un ordre de priorités.

  1. Le premier levier est la sobriété – notion qui fait frémir d’horreur certains économistes mais pourtant largement défendue par votre serviteur : interroger le besoin avant de choisir la solution, et réduire les flux à la source.
  2. Le deuxième levier est l’écoconception : produire des objets durables, réparables, simples, standardisés et adaptés à l’usage local (découvrir « Design pour un monde réel » de Victor Papanek).
  3. Le troisième levier est le recyclage, précieux et complémentaire, qui prend tout son sens après les deux premiers.

Le terme low tech désigne toutes les techniques utiles, robustes, accessibles et maîtrisables par celles et ceux qui les utilisent. Une cafetière que l’on peut démonter, un outil dont on retrouve les pièces trente ans plus tard, un processus de travail que chacun comprend en une page illustrent cet esprit, une garantie allongée, une réparation simple et accessible. Quelle technique répond à mon besoin réel avec le moins de complexité possible ?

Ivan Illich : le seuil où l’outil se retourne contre son but

Philosophe, historien et critique de la société industrielle, Ivan Illich publie « La Convivialité » en 1973. Il y distingue deux grandes familles d’outils.

  • Les outils conviviaux qui étendent le pouvoir d’agir de chacun (une bicyclette, un livre, un atelier partagé).
  • Les outils industriels, qui, passé un certain degré de développement, concentrent le pouvoir entre les mains de spécialistes et rendent les personnes dépendantes d’eux.

Ivan Illich nomme ce deuxième phénomène le seuil de contre-productivité. Car au-delà d’un certain point, un outil ou une institution produit l’inverse de sa finalité. L’automobile en fournit une illustration célèbre dans « Énergie et équité« . En ajoutant au temps passé au volant le temps de travail nécessaire pour financer le véhicule, le carburant et les assurances, la vitesse réelle d’un automobiliste tombe à quelques kilomètres par heure, comparable à celle d’un marcheur… Tout ça pour ça ! L’école, la médecine, la gestion ou encore la communication peuvent suivre la même courbe. Vous ne trouvez pas que cette grille de lecture s’applique particulièrement bien à la vie professionnelle ? Les outils de reporting, les réunions incessantes, les messageries infernales à suivre et les logiciels rajoutés franchissent parfois leur seuil et se mettent souvent à produire de la désorganisation.

Ivan Illich et Philippe Bihouix se rejoignent sur un point central : la technique mérite d’être jugée à l’aune de la liberté et de l’autonomie qu’elle procure – pour un pays, on parlera de souveraineté…. Bihouix parle des chiffres de la finitude matérielle, et Illich se concentre sur le critère du sens et de la maîtrise.

Du low tech au coaching de robustesse

La robustesse, telle que la décrit le chercheur Olivier Hamant (mais déjà évoquée par Philippe Bihouix en 2014…) désigne la capacité d’un système à tenir face aux fluctuations grâce à des marges, de la diversité, de la redondance et une lenteur utile. La performance vise l’optimisation dans un contexte stable, elle retire les marges, resserre les flux et obtient des résultats remarquables tant que rien ne bouge, tanrt que ça va, ça va.

Le low tech applique la logique de la robustesse aux objets, sans doute un peu moins performants mais plus simples et durables dans leur utilité. Le coaching de robustesse applique ce même principe aux personnes, aux dirigeants et aux collectifs. Il accompagne chacun pour identifier ses dépendances critiques, retrouver des marges, simplifier ce qui a franchi son seuil de contre-productivité et choisir des outils, des rythmes et des décisions que l’on peut maintenir dans la durée. Que chacun soit facilement réparable ! Aujourd’hui, on dira résilient..

Ainsi, une personne en questionnement professionnel, en fatigue durable ou en quête de cap vit sa propre finitude avec une énergie quotidienne limitée, un temps qui se compte, une attention qui se dilue sur l’écran de son smartphone. Appliquer Ivan Illich à un agenda révèle des seuils. À partir de quel nombre d’engagements ou de promesses (savez-vous dire non ?) la disponibilité se transforme-t-elle en dispersion ? Quel outil numérique favorise réellement l’autonomie, et lequel installe une dépendance (à l’heure de l’IA, la question vaut son pesant d’or) ? Dans les accompagnements individuels de L’Écologie de Soi, le coaching traduit le low tech en pratiques personnelles : alléger, simplifier, réparer ce qui peut l’être, choisir des rythmes tenables dans le temps. Le résultat prend la forme d’une dynamique que la personne comprend, habite et ajuste elle-même, à la manière d’un outil convivial.

Un dirigeant, quant à lui, pilote un système exposé aux tensions sur l’énergie (d’abord leur coût puis leur disponibilité), sur les matières approvisionnées, sur les fournisseurs, sur le recrutement, sur la (les) réglementation(s), la géopolitique, le climat et tant d’autres choses. L’optimisation du flux tendu produit de temps en temps des résultats brillants… tant que le contexte reste stable, puis révèle sa fragilité à la première perturbation. Le coaching de robustesse invite à cartographier les dépendances critiques, à réintroduire des marges là où elles protègent l’activité, à simplifier les processus (traduire : sortir des usines à gaz) qui ont dépassé leur seuil et à décider avec clarté dans l’incertitude. Les parcours « Décider dans la complexité et l’incertitude », « Leadership de la sobriété », « Le Droit à la marge» et « Gouvernance sous contrainte et robustesse organisationnelle » prolongent ces questions en séances structurées, avec des questions puissantes et des outils d’introspection profonds.

Enfin, une équipe use son énergie lorsque les outils, les procédures et les rythmes s’accumulent au-delà de ce qu’elle peut maintenir. Ivan Illich offre ici un critère pratique, un outil convivial est un outil que ceux qui l’utilisent comprennent, adaptent et réparent. En d’autres termes, ils se l’approprient. Le travail collectif de deux jours propose à l’équipe d’examiner ses propres dispositifs sous cet angle : quels processus la servent, lesquels exigent un effort de maintien supérieur à leur utilité, quelles pratiques de métier méritent d’être protégées et transmises. L’équipe repart avec des règles de fonctionnement simples, partagées et révisables, l’équivalent organisationnel de la réparabilité chère à Philippe Bihouix. Les thématiques collectives structurent ce travail.

« L’âge des low tech » est un livre que je vous recommande chaleuresement, du moins celui de 2014 car je n’ai pas lu sa mise à jour de 2021. Cet ouvrage nous enseigne une leçon précieuse : la solidité naît de la simplicité, de la réparabilité et d’une juste mesure des besoins. Ivan Illich ajoute que la valeur d’un outil se juge à la liberté qu’il rend à celui qui s’en sert. Le coaching de robustesse met ces deux idées au service de votre situation très concrète. Se réancrer. Décider avec clarté. Durer sans se trahir.

Souvenez-vous, la performance promet l’infini. Mais seule la robustesse tient debout dans le fini.
Vous souhaitez explorer cette approche pour votre trajectoire, votre organisation ou votre équipe ? Contactez-moi, je me réjouis de notre premier échange.

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