L’été 2026 laissera des traces durables sur l’économie européenne. Nous avons eu chaud comme jamais. Et vraiment chaud. Le Rhin et le Danube ont atteint des niveaux historiquement bas. Et une étude de l’Université de Mannheim et de la Banque centrale européenne a récemment chiffré le coût des sécheresses et vagues de chaleur à 43 milliards d’euros pour 2025 seul, et anticipe 126 milliards d’ici 2029. Dans le même temps, les incendies de forêt qui ont ravagé plusieurs régions, les forets bordelaises, landaises, du Var, à Fontainebleau) ont mis en évidence une autre fragilité, beaucoup moins visible et percutante, celle des cadres juridiques et assurantiels censés absorber ce type de choc. Des mois d’expertise, des discussions, des pinaillages, des dossiers par milliers, des sinistres profonds, des traumatismes parmi la population, des délais d’indemnisation qui s’étireront bien au-delà de ce que la profession avait anticipé, et malgré les menaces du premier ministre…
Ces réalités actuelles nous rappellent que d’un côté, des systèmes physiques – fleuves, sols, réseaux électriques – atteignent leurs limites et que de l’autre, des systèmes sociaux – droit des assurances, expertise, indemnisation – découvrent que leur fonctionnement habituel ne correspond plus à la réalité qu’ils avaient connue. La sécheresse teste les infrastructures. Elle teste, avec la même sévérité, la même dureté, les cadres que nos sociétés ont construits hier, pour gérer le risque.

Une chaîne de dépendances tendue jusqu’à la rupture
L’enchaînement observé cet été est édifiant, la baisse du niveau des fleuves réduit le refroidissement des centrales nucléaires (la prolifération des méduses en mer met aussi à l’arrêt les réacteurs de nos centrales), la production hydroélectrique chute de 51 % sous la normale en Autriche, le transport fluvial de céréales et de charbon se reporte sur la route et le rail, saturés à leur tour et sujet aux augmentations du carburant. Une série de conséquences qui affectera inévitablement nos activités, même si nous sommes éloignés de ces terrains.
Chaque maillon de cette chaîne a été optimisé pour fonctionner à son rendement maximal en conditions normales. En revanche, aucun n’a été dimensionné pour absorber un choc simultané sur plusieurs fronts.
C’est précisément la thèse que défend le biologiste Olivier Hamant régulièrement cité ici : la performance, poussée à son terme, élimine les marges qui permettraient d’encaisser l’imprévu. Et l’imprévu peut être plusieurs événements, plusieurs conséquences, qui, les unes combinées aux autres, créent des chocs majeurs. Un système hautement optimisé gagne en efficacité et perd en capacité d’absorption.
Quand plusieurs de ses composants sont mis sous tension en même temps – l’énergie, l’agriculture, le transport, l’élevage – l’optimisation locale de chacun devient une fragilité collective. En tirant sur la corde d’un côté, je créé une tension de l’autre, malheureusement, les lois de l’équilibre s’appliquent à tout ce qui est physique (c’est le principe d’action-réaction de Newton) ! La robustesse suppose l’inverse : conserver des marges, des redondances, une diversité de solutions, précisément ce que la recherche de rendement tend à effacer.
Le risque qui échappe à ses propres catégories
Les incendies de forêt, aussi impressionnants soient-ils, ne sont pas considérés comme des catastrophes naturelles au sens juridique et assurantiel. Les particuliers relèvent de leur assurance habitation, les entreprises de leur multirisque professionnelle. Le système assurantiel, construit pour traiter des sinistres identifiables et circonscrits, se retrouve à gérer des événements dont l’ampleur et la fréquence dépassent le cadre pour lequel il a été conçu. Comment pourra t’il durablement encaisser le choc ? … Sans le répercuter ailleurs…
Le sociologue Ulrich Beck avait anticipé ce basculement dans sa théorie de la société du risque. Il montrait que les risques produits par le développement industriel lui-même – climatiques, technologiques, écologiques – échappent aux instruments traditionnels de calcul et de réparation, précisément parce qu’ils sont diffus, différés et systémiques, interdépendants, plutôt que localisés et ponctuels. La difficulté à qualifier juridiquement un mégafeu illustre ce diagnostic avec une actualité frappante car les catégories de gestion du risque héritées datent d’un monde plus stable que celui qu’elles doivent désormais couvrir, un monde où les mégafeus n’existaient pas, ou exceptionnellement.
Décider quand les cadres habituels ne suffisent plus
Ce constat dépasse la seule question climatique. Une organisation, un chef d’entreprise, une personne peuvent traverser la même expérience à leur échelle : des cadres de décision construits pour un monde prévisible, relativement linéaires d’un point de vue statistique, sont mis à l’épreuve par des événements qui ne rentrent plus dans les grilles existantes. La tentation, face à cette tension, consiste à répondre par plus d’optimisation, plus de procédures, plus de contrôle, vérifier encore, pousser la performance à son paroxysme pour pallier le non-maîtrisable. L’expérience du Vieux Continent cet été suggère une autre direction, celle de renforcer la capacité à absorber l’incertain, plutôt que chercher à l’éliminer par avance.
C’est le fil que suit l’accompagnement Gouvernance sous contrainte et robustesse organisationnelle, proposé par ANIMA Coaching aux dirigeants et aux équipes confrontées à des environnements de plus en plus instables. Il s’agit d’apprendre à gouverner sans attendre le retour d’une stabilité qui ne reviendra pas (selon le principe de l’hystérésis et de l’inertie des changements dont nous avons déjà parlé), et à construire des marges de manœuvre là où la pression pousse à les réduire.
Se réancrer. Décider avec clarté. Durer sans se trahir.
La performance promet l’infini. Mais seule la robustesse se maintient dans le fini.