Le Figaro du 21 juillet 2026 dresse un tableau sombre de la rentrée qui s’annonce sur le front de l’emploi. Les perspectives ne sont pas très optimistes. En effet, le taux de chômage atteint 8,1 % et l’Insee anticipe 8,4 % d’ici la fin de l’année. Les suppressions d’emplois dans les entreprises de taille intermédiaire ont progressé de 255 % au deuxième trimestre. Par ailleurs, le budget 2027 retire 2,8 milliards d’euros à la mission travail-emploi. ET parallèlement, de plus en plus de demandeurs d’emploi choisissent de se désinscrire volontairement de France Travail, préférant renoncer à leurs droits plutôt que de continuer à répondre à des convocations qu’ils jugent déconnectées de leur recherche réelle. Vous l’avez compris, les chiffres annoncés restent pessimistes et certainement en-dessous de la réalité.
Ces perspectives brossent une situation économique fragile que beaucoup dans nos entreprises ressentent, mais, ils racontent aussi et surtout des parcours individuels ballottés, ceux dont les trajectoires se trouvent malmenés sous l’effet d’incertitudes et de tempêtes socio-économiques qui s’installent. Gardons à l’esprit que derrière chaque chiffre, se trouvent des hommes et des femmes, des familles plongées dans la tension d’un marché moribond et des incertitudes croissantes, parfois violentes. Éclairons ces sombres perspectives en croisant les regards de l’économiste, celui du sociologue, et celui du praticien qui accompagne au quotidien des personnes et des dirigeants pris dans ce mouvement.

Ce que l’économie appelle l’hystérésis
Prenons une image simple avant la théorie. Pliez légèrement un fil de fer très épais : dans la plupart des cas, il reprendra sa forme initiale dès que vous relâchez la pression. Pliez-le trop fort, ou laissez-le plié trop longtemps, et il garde sa déformation, même après que la pression a disparu. Ça reste et cela devient la nouvelle réalité. L’effet a survécu à la cause qui l’a produit : c’est le principe de l’hystérésis, un terme que la physique a prêté à l’économie et qui, je le crois, mérite d’être considéré lorsque l’on évoque la conjoncture.
Les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers ont appliqué cette image au marché du travail dans les années 1980, et leur observation garde toute sa pertinence et son intelligence aujourd’hui. Une récession courte agit comme un pli léger sur le fil de fer : dès que la croissance repart, l’économie retrouve sa forme d’avant, et le chômage retombe à son niveau initial. Une récession qui dure trop longtemps agit comme un pli excessif : même quand la croissance revient, le chômage ne redescend pas complètement, parce que la durée elle-même a laissé une trace, un pli, une marque indélébile.
Les compétences se sont émoussées pendant l’inactivité, les réseaux professionnels se sont distendus, éloignés, la confiance en soi s’est écornée. Le fil reste plié. Le chômage devient une caractéristique permanente de l’économie (adieu les promesses du plein emploi !), une trace durable que la reprise économique, la croissance, si l’on préfère, seule, ne suffit plus à effacer.
La situation décrite par Le Figaro porte les traits de ce basculement. Cinq trimestres consécutifs de hausse du chômage, une population active en forte progression qui ne trouve pas en face un volume suffisant d’emplois créés, des ETI qui réduisent leurs effectifs alors qu’elles constituaient jusqu’ici le moteur le plus dynamique du tissu économique français. Comme le titre le Figaro, « les entreprises réduisent la voilure sur les recrutements« . Chaque nouvelle situation renforce la suivante et l’image du fil de fer rappelle une leçon utile, pour les personnes en recherche d’emploi comme pour les dirigeants qui pilotent leur structure : le temps qui passe sans réaction adaptée aggrave la nouvelle situation davantage que la situation initiale elle-même. Ce qui pouvait se corriger en quelques semaines, tant que le pli restait léger, demandera un travail bien plus profond une fois la déformation installée. Nécessitera certainement plus d’efforts, plus de flux tendus, plus de performances pour pallier les manquements. Comme quoi la croissance n’est pas toujours le signe d’une bonne vitalité.
Ce que la sociologie appelle la corrosion du caractère
Le sociologue américain Richard Sennett a consacré un ouvrage entier, « La Corrosion du caractère« , à un phénomène que la rentrée 2026 semble illustrer avec force. Sennett observe que le capitalisme flexible, celui qui exige des individus une adaptation permanente aux aléas du marché, produit un effet largement sous-estimé : il empêche la construction d’un récit de vie cohérent. Quand les repères professionnels changent trop vite, bringuebalés par des contrats qui se raccourcissent, quand les compétences d’hier ne garantissent plus grand-chose pour demain, la personne perd la capacité de raconter son propre parcours comme une histoire qui a un sens. Ici, chez ANIMA Coaching, nous nous appuyons beaucoup sur cette approche, ainsi que sur celle de Paul Ricoeur.
Le cas de Sébastien, cité dans l’article du Figaro, illustre précisément ce mécanisme. Cet ingénieur de 33 ans a fini par se désinscrire volontairement de France Travail. Son geste répond au sentiment de perdre du sens plutôt que d’en gagner, face aux rendez-vous imposés, aux ateliers sans rapport avec sa recherche et aux convocations répétées. On pourrait lire ce geste, un peu à la façon de Sennett comme la reprise de contrôle sur un récit que l’institution écorne et abime par ses injonctions.
Le même mécanisme touche les dirigeants d’entreprise de taille intermédiaire décrits dans l’article. Frédéric Coirier, coprésident du Meti, résume leur situation avec une image parlante : « quand le bateau prend l’eau, la priorité consiste à l’alléger plutôt qu’à le charger davantage » (personnellement, j’ajouterais qu’elle « s’allège » en se chargeant de plus d’outils, de rendements, de performances, d’optimisations…). Cette phrase dit, en langage d’entrepreneur, exactement ce que Sennett décrit en langage de sociologue. Une structure soumise à des pressions multiples et simultanées – coût de l’énergie, fiscalité, coût du travail, incertitude politique – perd sa capacité à maintenir un cap cohérent quand elle continue à fonctionner comme si rien n’avait changé.
La fragilité oblige à construire la robustesse
Ces deux lectures, économique et sociologique, convergent de mon point de vue vers une même idée. Une trajectoire professionnelle ou une structure d’entreprise qui traverse une période d’incertitude prolongée, comme celle qui s’annonce, a besoin d’un point d’appui qui résiste à la conjoncture. C’est précisément l’intuition que porte le biologiste Olivier Hamant lorsqu’il montre, à partir de l’étude du vivant, que les systèmes les plus performants dans un environnement stable deviennent souvent les plus fragiles dès que cet environnement change, tandis que les systèmes robustes conservent des marges, des redondances, une capacité d’adaptation qui leur permet de traverser la turbulence sans se rompre. Une forme de lourdeur (un peu pataud, il faut bien l’avouer), qui n’a rien à voir avec la « l’allègement » mentionné plus haut.
Pour un particulier confronté à une recherche d’emploi qui s’éternise, ce point d’appui se construit en clarifiant ce qui reste stable en soi quand tout le reste bouge, chavire et disparait : les valeurs non négociables, le fil conducteur du parcours, la ligne de conduite qui permet de refuser une adaptation qui trahirait la personne qu’on est. Pour un dirigeant d’ETI, il se construit en acceptant de piloter autrement qu’en accumulant des indicateurs de performance à court terme, en préservant des marges de manœuvre plutôt qu’en les sacrifiant à la première difficulté, en allègeant le bateau…
L’accompagnement au coaching de robustesse que propose ANIMA Coaching part de ce même diagnostic. La turbulence économique décrite par Le Figaro appelle une réponse différente de la simple accélération de l’adaptation individuelle ou collective, elle appelle l’installation, au cœur de la personne ou de l’organisation, d’une structure assez solide pour décider dans le flou, se repositionner sans se trahir, et durer dans le temps long plutôt que de se briser au premier choc. Il est possible qu’un bateau qui prend l’eau, se soit aventuré un peu trop loin de ce qu’il pouvait assumer. C’est cela réduire la voilure, utiliser un outil adapté aux conditions, plutôt que de le mener à coups de performance, vers un cap pour lequel il n’est pas taillé.