Certains chiffres tombent et illustrent une situation… intenable. La Tribune du 25 juillet 2026 « 2050 : Climat, dette, guerre, évasion fiscale… Combien ça va vraiment coûter ? » en aligne plusieurs : 116% de dette publique en 2025, une projection qui grimpe vers 186% du PIB (scénario probable) en 2050 à politique inchangée, un coût des catastrophes climatiques multiplié par trois en quarante ans, un effort de défense qui absorbe des milliards supplémentaires chaque année. Des perspectives distinctes, parallèles (on pourrait ajouter la dénatalité, la percée de l’IA) qui forment un seul phénomène : notre système qui a construit sa stabilité sur le pari (audacieux !) que les conditions extérieures resteraient relativement favorables, découvre aujourd’hui le coût abyssal de cette hypothèse. « Ça ne rentre plus dans l’équation » comme dirait Thomas Piketty.
Ce diagnostic dépasse largement la sphère macroéconomique, il éclaire, à une autre échelle, la nôtre, ce que traversent les dirigeants d’entreprise, les équipes et les individus lorsque l’environnement, au sens large, se détraque après une longue période de stabilité et de calme linéaire apparents.
Le paradoxe de la stabilité
L’économiste Hyman Minsky avait formulé une hypothèse restée longtemps marginale, et qui aujourd’hui devient centrale dans l’analyse des crises financières : la stabilité économique engendre, par elle-même, les conditions de sa propre fragilisation. Des années de croissance régulière encouragent les acteurs à relâcher leurs marges de sécurité, à relâcher la vigilance, à ronronner, à financer leurs projets par une dette croissante, (après tout, autant emprunter, l’argent n’est pas cher, on remboursera plus tard), à considérer le risque comme un problème maîtrisé, voire résolu. La stabilité croissante nourrit alors l’instabilité qui la suivra. Nous arrivons à ce moment.
Les perspectives pour la France qu’annonce la Tribune dans son article, illustrent ce mécanisme avec une incroyable précision. Le ratio de dette progresse depuis des décennies sans provoquer de rupture immédiate, de réaction déterminante, ce qui a permis de reporter les ajustements structurels année après année. Cela s’appelle cacher la poussière sous le tapis. L’évasion fiscale estimée entre 80 et 100 milliards d’euros par an, si mollement combattue, témoigne du même phénomène à une échelle différente, notre système tolère ses propres marges de fonctionnement tant que la pression globale reste supportable (personnellement, j’y vois un lien avec la normalisation de la déviance de Diane Vaughan).
Le cadre développé par Olivier Hamant sur la robustesse des systèmes vivants rejoint directement cette lecture. Un système optimisé pour la performance maximise son rendement à très court terme en réduisant ses marges de manœuvre comme ses stocks, ses redondances, ses capacités d’absorption du choc. Un peu comme un athlète « affûté », hyper-préparé et optimal pour l’épreuve et fragile à tout changement extérieur. Redoutablement efficace mais… si fragile. Un système robuste conserve ces marges, quitte à paraître moins performant en période calme. La dette publique, en ce sens, fonctionnerait comme l’inverse d’une marge de sécurité car elle consomme aujourd’hui la capacité d’absorption de demain, elle entame la robustesse indispensable à la survie.

La phronesis aristotélicienne face au chiffre
Regardons les choses sous un autre angle. Plongeons-nous au IVème siècle avent Jésus Christ et écoutons Aristote distinguant, dans l’Éthique à Nicomaque, la sophia (la sagesse théorique, capable de raisonner sur les principes universels) et la phronesis (la prudence pratique, capacité à discerner la juste action dans une situation concrète). La phronesis n’à rien à voir avec un calcul d’optimisation, elle suppose la capacité de tenir ensemble plusieurs perspectives temporelles, de mesurer les conséquences d’une décision sur ceux qui viendront après, et d’agir avec justesse plutôt qu’avec seule efficacité immédiate. Cela s’appelle le souci de l’autre, le poids de la responsabilité sociétale, la transmission de ce que nous laisserons aux générations futures. Le Bien commun, l’inverse du bien individuel !
Les scénarios présentés par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) et par l’OCDE* dessinent précisément cet enjeu. la France dispose encore, en 2026, d’une fenêtre pour infléchir sa trajectoire vers 96,5 %(scénario de maîtrise) plutôt que vers 245 % (scénario catastrophe)… Avouez que c’est tentant d’y réfléchir ! Cette fenêtre exige néanmoins un exercice de « phronesis » collective en renforçant aujourd’hui l’effort visible et mesurable (et choisi) au bénéfice d’une soutenabilité qui ne se manifestera que dans dix ou vingt ans. Bref, faire des efforts pour le bien commun des générations futures. Pas sûr qu’on en voit le résultat (je parle pour les plus vieux comme moi). Quitter le monde du court terme, du résultat immédiat pour soi, pour son entreprise et s’inscrire dès à présent dans une vision du temps long (si l’on considère que dix ou vingt ans s’inscrivent dans un temps long…). Ce type d’arbitrage, entre performance immédiate et viabilité longue, structure également les décisions des dirigeants d’entreprise confrontés à des marchés instables, des équipes confrontées à des injonctions contradictoires, et des individus confrontés à leurs propres dilemmes d’évolution.
Nous sommes à l’heure du choix et deux options s’offrent à nous : tout prendre immédiatement et laisser l’avenir et sa technologie résoudre le chaos annoncé, ou procéder aux ajustements vitaux aujourd’hui et infléchir l’intensité du chaos que subiront les générations suivantes. Tout pour ma G.. (goule) maintenant, ou pas.
L’insécurité sociale comme onde de ricochet
Le sociologue Robert Castel a analysé, dans ses travaux sur l’insécurité sociale, la manière dont les mutations économiques d’ensemble se traduisent, à l’échelle individuelle, par une érosion des protections et une intensification du sentiment de vulnérabilité, même chez des populations qui, statistiquement, restent insérées. Jean-Marc Jancovici insiste du reste sur la paupérisation croissante des classes moyennes. Cette lecture éclaire un aspect que les chiffres macroéconomiques laissent souvent dans l’ombre : une augmentation de la dette et des contraintes budgétaires croissantes se répercutent, par une chaîne de transmissions successives, sur les arbitrages des collectivités, les marges des entreprises, les conditions de travail des équipes, et finalement sur les individus, vous, moi, qui absorbons les effets de décisions prises loin de nous.
Cette chaîne de conséquences constitue précisément le terrain sur lequel intervient l’accompagnement en coaching de robustesse. Un dirigeant qui anticipe la contrainte budgétaire à venir, une équipe qui construit ses propres marges de résilience organisationnelle, un individu qui clarifie sa trajectoire plutôt que de la subir où chacun agit à son échelle sur le même mécanisme que celui décrit par les scénarios du HCSP. C’est vrai que dans la robustesse, on travaille aussi sur sa responsabilité de citoyen, d’être humain en plus de celle de dirigeant ou de manager. Un peu de hauteur ne fait pas de mal – du moins pour ceux que j’accompagne et qui partagent ce point de vue !
Se réancrer face à l’incertitude structurelle
L’approche d’ANIMA Coaching part du constat que là où la performance promet l’infini, la robustesse s’organise pour tenir debout dans le fini, dans le monde limité. Les scénarios de dette publique à horizon 2050 rappellent, à l’échelle d’un pays entier, une leçon que chaque dirigeant au sein de son entreprise, chaque équipe et chaque individu gagne à intégrer bien avant que la contrainte ne devienne critique. Se souvenir que la capacité à durer se construit par ses fameuses marges préservées, par une lucidité assumée sur la réalité des perspectives, et aussi par des décisions prises avec clarté et responsabilité plutôt que dans l’urgence de la performance.
Se réancrer. Décider avec clarté. Durer sans se trahir. Tout le programme d’ANIMA Coaching que je vous invite à découvrir dans les onglets plus haut.
*Voici le rapport du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan : France 2045 / 2050 – Focus sur les finances publiques – Faire des choix budgétaires à la hauteur des défis des 10 et 25 prochaines années